Comment créer un nouveau mot ?

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Le pouvoir des mots…

Je parie que ce n’est pas la première fois que vous voyez ces mots écrits dans cet ordre. En fait, c’est un bel exemple de phrase éculée qui rentre par une oreille et ressort par l’autre. La proposition « Le pouvoir des mots » est tellement incapable de convoyer son propre sens qu’elle est une superbe contradiction d’elle même. Elle est tellement usée et conventionnelle qu’elle échoue complètement à susciter la curiosité intellectuelle à laquelle on s’attendrait, vu son sens. C’est bien dommage parce que ça aurait été un titre parfait pour ce papier, mais j’ai opté pour un truc un peu plus épicé, pour vous éviter d’entrer dans la matière avec l’esprit à moitié anesthésié.

« Allons bon ! Un titre chiant n’a jamais lobotomisé personne ! » J’insiste, j’insiste. Pourriez vous vraiment accorder une fraction significative de votre attention à un texte titré « Réflexion sur les fondements de la société » ? Peut-être au coin du feu, si c’était le seul livre de la cabane, et que la tempête de neige faisait rage au dehors. Alors qu’il serait quasiment impossible de lire « Pourquoi les gens font ce qu’ils font » sans une pointe d’intérêt, même si ça nous fait rater notre station de métro. Les deux textes ayant exactement le même contenu.

Cette pointe d’intérêt représente facilement la moitié de votre capacité de concentration.

Il apparait donc que les mots on ce pouvoir de canaliser notre attention dans une direction où une autre. Ce qui est un pouvoir considérable, s’il en est. Le bon mot appliqué au bon endroit pourrait tout à fait avoir des conséquences à faire pâlir de jalousie guerres et épidémies.

Maintenant qu’on est d’accord là dessus, passez moi le microscope. Merci. Il y a UN mot que je voulais vous présenter, et j’avais besoin de cette introduction pour vous éviter de hausser les épaules en vous disant : « C’est juste un mot ». Ce mot, je ne vais pas le dévoiler derechef afin de laisser s’accumuler un peu de suspense. À la place, je vous jette en pâture deux mots qui sont puissamment intéressants : « anti-raciste » et « féministe ». L’un signifiant que son sujet ne tient pas compte de l’éventuelle différence de race entre deux personnes, l’autre qu’il ne tient pas compte d’une éventuelle différence de genre. Vous devriez voir maintenant pourquoi je les ai mis dans le même sac.

Si vous avez survolé la phrase précédente, retournez-y donc. Vous verrez que ces deux mots semblent être deux cas spécifiques d’un concept plus général. Quel est ce mot, qui donne forme à cette idée essentielle de tolérance ? Cette idée selon laquelle, quand on apprécie la valeur d’une personne, on ne devrait pas tenir compte des différences visibles ? Cette idée endémique des décennies récentes, quel mot utiliser pour la qualifier ? Pas de chance, un tel mot n’existe pas. Pour exprimer cette idée, vous avez deux possibilités : Soit utiliser une longue phrase descriptive comme je viens de le faire, soit faire la liste de toutes ses composantes : « Je suis féministe, anti-racistem, anti-mode, anti-agiste, et je ne rigole pas avec les discriminations religieuses ». Et j’en ai oublié une bonne pelletée.

Je ne sais pas pour vous, mais le fait qu’il manque un mot pour décrire un concept aussi basique me fout les jetons. Je ne me sentirait pas en paix tant qu’il n’y en aura pas un. Et, le fait que vous puissiez ressentir le même malaise par ma faute ne fait qu’aggraver mon embarras. Nous allons donc remédier à cette regrettable situation en introduisant un nouveau mot dans la langue commune :

Daltonisme : Propension à considérer ses pairs sans considération envers leur image perceptible.

Bon, je sais, il est déjà pris, mais il y a peu de chance de confusion entre le sens biologique et le sens sociologique.

Le datonisme serait donc bien plus que la juxtaposition de l’anti-racisme et du féminisme. Un daltonien ne s’adressera pas différemment à un goth berlinois qu’à un vieillard de nos campagnes. C’est un mépris total des indices visuels par lesquels les non-daltoniens jaugent leur prochain.

Personnellement, je souhaiterait être plus daltonien. Mais, en tant qu’autostoppeur fréquent, c’est devenu une seconde nature d’évaluer quelqu’un rapidement à partir de signes visibles sur leur personne. Et, il est vrai que je déteste être traité indaltonement par d’autres. J’essaye donc d’être aussi dalton que possible, avec un succès relatif.

Une chose me parait néanmoins claire : plus de daltonisme ne ferait pas de mal à la société.

Cela vous apparait-il aussi comme évident ? Certainement, maintenant que je vous ai gavé de toute cette rhétorique. Peut-être cela n’aurait-il pas été le cas si je vous avait balancé le concept au visage sans cette introduction alambiquée. De nos jours, la société est bien consciente que le racisme n’est pas une bonne chose. Elle commence à être en paix avec le fait que l’égalité des genre est aussi une bonne chose. Mais en général, elle ne réalise pas que ces deux choses sont partie de cette idée plus générale, que les personnes doivent être considérées au regard de leurs actions, plutôt que selon leur contexte visible. Ça ne parait pourtant pas sorcier, mais le fait est que ces concepts sont toujours considérés séparément, alors qu’ils sont facettes d’une pierre unique. Pourquoi donc ?

Eh bien probablement parce qu’il n’y pas de mot pour le décrire. Ou du moins, il n’y en avait pas jusqu’au milieu de cette page.

Mesdames, messieurs : le pouvoir des mots.

Car il est nécessaire de nommer un concept avant qu’il puisse prendre sa place dans la conscience collective. Si nous devions chercher un exemple similaire dans l’Histoire, il n’en est pas de plus éloquent que celui de « humanisme ».

L’humanisme est un concept aussi vieux que l’humanité. Mais ce n’est qu’en l’an 1765 qu’un anonyme journaliste Français écrit dans un parution : « L’amour général de l’humanité … vertu qui n’a point de nom parmi nous et que nous oserions appeler ‘humanisme’, puisqu’enfin il est temps de créer un mot pour une chose si belle et nécessaire. » La définition du concept, et sa propagation, fut le socle nécessaire à l’évolution des consciences. Avant cela, seuls des philosophes monomaniaques du genre de Rousseau purent s’approcher de l’idée sans nom, au prix de longues et intenses réflexions. Né un siècle plus tard, quelle merveilles n’aurait-il pas accomplit avec un outil de cette envergure.La société n’acceptera jamais un concept qu’elle ne peut embrasser dans un mot simple. Non pas que ce soit impossible, mais sans un terme bien défini, c’est extrêmement inconfortable. Assez de tergiversations. L’heure du daltonisme est arrivée. Qu’on lui donne un nom et que twitter vibre de son hashtag.

Ce billet est une traduction de l’anglais d’un billet pré-existant, du même auteur : http://homostupidens.org/daltonism

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