Les moutons mangeurs de loup

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Un vieux chef Américain a dit un jour : « Il y a en chaque personne un combat permanent entre un loup et un mouton ». Ainsi parlait-il, le soir, à la lumière dansante du feu de camp qui réchauffait sa tribu, sous la lune éclairant la prairie de sa lumière mystique. (Hurlement de coyote en fond sonore.)

Le loup est un animal solitaire et farouche. Il se tient à l’écart des autres et se satisfait de sa différence. Le mouton, lui ne s’éloigne jamais du troupeau et se complait dans sa similarité aux autres moutons. Ainsi, chaque personne a le fantasme de la différence, et la terreur d’être rejeté à la fois. »

« Lequel des deux gagne le combat » demanda un papoose fasciné.

« Celui à qui tu donnes à manger » répondit le vieux chef, avec un air mystérieux, avant de hausser les épaules et d’ajouter : « En général, c’est le mouton. Parfois, le mouton est tellement fort qu’il dévore le loup. Il devient alors un mouton qui a bouffé du loup. Et il se fait une bonne veste avec la peau »

Un mouton mange un loupC’est ainsi que beaucoup aiment à donner l’illusion de tailler leur propre route à travers la jungle, tout en ne s’éloignant pas des sentiers battus sur lequel le troupeau chemine cherchant toujours à se différencier, mais tous de la même manière.

La peau de loup est en vogue cet automne

Des empires sont bâtis sur cette fonction de l’esprit humain. La mode en est le plus bel exemple : On s’habille différemment, tous pareil. Les moutons les plus avant-gardistes, la peau de loup sur les épaules, étudient les tendances avec une grande attention afin de se différencier dans la bonne direction. De se faire voir aujourd’hui avec ce que tous les caves voudront porter demain. Mais pas trop quand même. Quand Marty joue Johnny B. Goode dans Retour vers le Futur en 1955, tout le monde est choqué. Le genre ne sera à la mode que dix ans plus tard. Il est de bon ton d’être en avance sur la vague mais pas de trop.

De nombreux médias s’appliquent à faciliter la tâche aux moutons mangeurs de loup. Il existe des émissions de télévision, des magazines, des sites internet qui bêlent à qui mieux mieux quel sera le truc à la mode de la semaine prochaine. Une fois la semaine terminée, on regarde le top 50, la liste des meilleures ventes, pour voir qui avait raison. Alors, les moutons qui ne faisaient pas assez attention peuvent se mettre à la page, peut-être déçus de ne pas faire partie des moutons-pionniers, mais tout de même assurés de briller par une différence cautionnée aux yeux de la majorité. Majorité qui n’est même pas au courant des bestsellers. Elle s’y convertira que tout doucement. Ce sont des moutons qui ont mangé du mouton.

Les listes de meilleures ventes permettent au mouton d’être sûr qu’il achète de la moutonnerie.

Autant les précurseurs de la mode peuvent se tromper, et lancer les moutons avant-gardistes dans une direction qui sera contredite par le marché, autant les listes de meilleures ventes ont un effet consolidant. On y apparait quand on a déjà du succès, et le fait d’y être multiplie ce succès. Si un bug quelconque faisait un jour apparaître une chanson de David TMX* par erreur en première position du top 50, le lendemain il y figurerait pour de vrai.

Du point de vue du fournisseur de mode, au sens large, la route du succès est claire : Plaire à suffisamment de moutons mangeurs de loup pour que les moutons tout court les considèrent comme valeur sure. Une fois arrivé sur une liste de meilleure vente, mission accomplie, on compte les billets. La partie la plus difficile est la première et il existe des raccourcis connus pour qui a le budget. Les entreprises de SEO en font leur spécialité : Berner Google pour lui faire croire que votre site a plus de succès qu’il n’en a vraiment. Acheter du faux succès qui, s’il a l’air crédible, se transforme bientôt en succès réel, sonnant et trébuchant. Le principe est applicable, et appliqué à la vente de livres. Une entreprise vous garantit de figurer dans la liste de bestseller du New York Times pour 50 000 $ en achetant de petites quantités de votre livre dans une multitude de librairies aux USA. Une fois que vous y êtes, vous êtes certain de vous refaire en quelques jours. C’est légal, quoique fort peu éthique.

Il ne s’agit pas là d’un défaut du New York Times, mais d’un défaut du concept même de « bestseller », « top 50 » et autres listes de meilleures ventes dont le but est de stimuler ladite vente. Ce concept exploite le fait que le côté « mouton » domine largement le côté « loup » chez la plupart des personnes. Ce côté « mouton » est dominant parce que c’est celui qu’on nourrit le plus.

C’est plus facile de nourrir le mouton. Les moutons veulent tous manger la même chose. Il suffit de faire une immense usine à bouffe de mouton, et un réseau de distribution mondial pour apporter le même copier-coller aux milliards de moutons dormants en chacun de nous. Nourrir le loup est plus complexe. Le simple fait que le loup d’à côté mange de la chèvre lui donne envie de manger du chou. C’est ainsi que, dans un âge de centralisation de la production, d’économie d’échelle et de globalisation des chaines de distribution, le loup n’a que la peau sur les os, alors que le mouton est tellement gras qu’il n’arrive plus à se lever du canapé. Cet âge est révolu. Qu’on se le dise enfin.

Pour que le loup reprenne du poil de la bête

Une génération qui regardait un choix proprement limité de programmes à la télé est succédée par une génération dont la consommation sur internet est potentiellement complètement distincte de celle de tous ces voisins. Des applications comme libre.fm (où sa contrepartie non-libre last.fm) vous suggèrent de nouveaux morceaux de musique en fonction de ce que vous aimez déjà écouter, de ce que vos amis écoutent et de plein d’autre variables très personnelles. Le stream de Dupont peut très bien ne recouper en rien celui de son voisin. Les grands empires de création ne font plus les modes, ils peinent même à les suivre. Où est le blockbuster Hollywood sur Anonymous ?

Il est presque sur nous, ce futur de décentralisation qui devrait donner à tout un chacun de quoi nourrir son loup. De quoi cultiver sa différence pour de vrai, si tel était son choix. Ce futur où le loup n’est pas forcément misérable, cancre, hère ou pauvre diable. Et où il peut opposer une résistance raisonnable aux assauts du mouton, voire le vaincre parfois.

 

 

*David TMX : Antithèse du top 50 :

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