L’illusion tactile

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Le livre numérique a du mal à décoller. Les chiffres de 2011 (les derniers disponibles) indiquent 2% du marché en France, à comparer avec 6% du Royaume Uni / USA. C’est trois fois moins, mais dans les deux cas, c’est pas grand-chose, et je m’en vais vous expliquer pourquoi.

On pourrait pointer du doigt l’ineptitude de l’industrie du livre, comme on l’a fait avec l’industrie musicale et le mp3. On n’aurait pas tort. L’industrie littéraire est en train de reproduire les mêmes abrutisseries sans ciller et c’est tragique. Avec des ebooks en moyenne deux fois plus chers que les livres de poche, des liseuses fermées comme des prisons étasuniennes, des fichiers qui s’autodétruisent si vous changez de vendeur… La liste est longue.

Vous croyiez que les livres étaient écrits à la plume par des calligraphes ?

Mais, même si l’industrie se sortait les doigts du cul pour faire un service correspondant aux réalités du marché potentiel, je serais étonné de voir la part de marché augmenter énormément. Parce que les gens, dans le fond, ils n’aiment pas les livres numériques. À part un petit groupe d’ubergeeks electronazis dont je fais partie qui n’utilisent le papier que pour la grosse commission, les gens aiment avoir un objet qu’ils peuvent toucher avec la main. Un objet numérique est intangible, fugitif. Il peut être détruit par un virus, ou dans le cas des e-livres drmés (la plupart), par une manip d’un employé du fabriquant de la liseuse. Comme ça, à distance. Le censeur claque des doigts, et Zap le fichier disparait des toutes les liseuses de cette marque dans le Monde entier. Alors qu’un objet physique, il est bel est bien rien-qu’à-nous.

Tout ça c’est du vent. Les fabriquants de jeux vidéos vous vendent des jeux sur DVD qui ne fonctionnent pas, à moins que vous ne soyez connecté au serveur de l’entreprise. Les majors du disque vous vendent un CD qui ne fonctionnent que sur les lecteur approuvés par la major, et qui foutent un virus sur votre PC même si vous ne faites que l’écouter. Pareil pour les films DVD et Bluray, où les fabriquants de lecteurs doivent payer une rançon pour pouvoir les lire. Rançon qu’ils répercutent à l’insu de son plein gré, à l’acheteur final. Et, quand on y pense, un CD, c’est plus proche d’un fichier numérique copié-collé que d’un objet unique. Quoi de plus similaire au dernier CD de Johnny qu’une autre copie du dernier CD de Johnny. D’autant que, sur le CD, c’est un fichier numérique. Alors, qu’il vous ait été livré par internet ou par l’intermédiaire d’une galette de plastique, quelle différence ? Une de taille : un CD, on peut le toucher.

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Dépravations de la culture par la technologie à travers l’histoire

Aujourd’hui, personne ne se plaint du manque d’authenticité des objets physiques copié-collés que nous vend l’industrie de la culture. Mais ça n’a pas toujours été le cas. La première occurrence de transformation d’un objet culturel par un moyen technologique fut le papier-musique. Plus besoin d’avoir un pianiste dans son salon. Levée de boucliers ! On tue la musique ! Et, effectivement, le passage du pianiste au papier musique est un saut bien plus périlleux que le passage du CD au mp3, ou du livre de poche à son cousin numérique. On supprime l’humain ! Alors que dans notre révolutionnette, on supprime juste le support d’un fichier déjà numérique. Quoi ? Vous croyiez que les livres étaient écrits à la plume par des calligraphes ? Je vous l’annonce sans détour : ils sont produit à la chaine, copier-coller, à partir d’un fichier numérique et de plusieurs tonnes de forêt amazonnienne et de poulpe pressé.

Et maintenant qu’on y pense, je me suis planté avec le papier-musique. La première transformation technologique serait plutôt l’invention de la presse d’imprimerie par le Sieur Gutenberg. Et, devinez quoi ? Il y en avait pour trouver que c’était mieux avant. Le plus énorme, c’est que le vénérable abbé qui conspuait la destruction de la littérature par cette engeance techno-satanique a du faire… imprimer son pamphlet pour qu’il touche plus de gens.

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Un bug de l’esprit

Et nous revoilà sur le terrain de la littérature. Le Vrai Livre en Vrai Papier n’est en fait qu’une vile désacralisation du manuscrit. Le manuscrit, à la limite, pourrait prétendre au titre. Mais le livre imprimé ? Si on le remet dans son contexte original, pouah ! ce n’est que ruine de l’âme. Mais au moins, on peut le toucher. On a l’illusion tactile de posséder un objet unique.

Ce bug de l’esprit n’est pas limité à la culture. Avez-vous déjà entendu quelqu’un se plaindre que c’était mieux avant les emails, quand on écrivait du courrier en papier ? Il y a des chance que oui. Et qu’importe si la plupart de ce courrier était tapé à la machine, le rendant complètement similaire à l’email si ce n’est le support, et le délai de livraison. C’était quand même mieux avant, parce qu’on pouvait toucher.

Une version que vous n’avez peut-être pas encore entendue, mais qui risque de bientôt s’inviter dans les salons : Bitcoin. La monnaie immatérielle de l’internet. Les gens auront du mal à l’avaler, parce qu’on ne peut pas la toucher. Et peu importe que les billets d’Euros n’aient intrinsèquement aucune valeur, sinon celle qu’on leur donne. Eux, on peut les toucher. C’est une illusion, certes, mais une illusion tactile vaut mieux qu’une vérité abstraite. Car, c’est un fait, un bitcoin à une valeur intrinsèque bien plus tangible qu’un billet de banque. Il représente une valeur aussi réelle qu’une pépite d’or. Qui reste, bien sûr, une valeur culturelle, mais basée sur un étalon dont la quantité est limitée et connue. Alors que le papier monnaie est imprimé par plaques à la banque centrale selon les désidératas d’une oligarchie de fonctionnaires Européens.

Depuis que je me suis rendu compte que la résistance au numérique est basée sur des considérations irrationnelles telles que l’illusion tactile, je n’essaye plus de convaincre. Le béotien trouvera toujours moyen de justifier sa conviction. J’entends souvent l’argument que la fabrication de liseuse est mauvaise pour l’environnement, alors que les données sont formelles. La fabrication d’une liseuse a l’équivalent-carbone de 40 à 50 livres. Et si, comme moi, vous lisez sur un bidule multifonction, alors le cout environnemental est marginal, vu que la machine est déjà justifiée par ses nombreuses autres utilisations (comme « écrire des livres », dans mon cas). Quand je réponds ça au béotien, il secoue la tête d’un air condescendant. Il ne m’écoute même pas, il attend juste de m’assener que les écrans sont mauvais pour les yeux, un argument aussi battu en brèche par les données scientifiques.

On ne remet pas en cause les convictions émotionnelles et c’est comme ça. Depuis que je m’en suis aperçu, j’ai pris trois points de zenitude. Read and let read. Et dans vingt ans, on en rigolera bien.

  2 Replies to “L’illusion tactile”

  1. daniel
    1 novembre 2013 at 16:48

    sorry,juju,mais tu es fâché avec les accords,début de texte,je sais je suis chiant mais j’ai au moins deux raisons,je suis vieux et je peux pas rectifier pas support papier…

    • 1 novembre 2013 at 18:24

      J’ai trouvé fichiers, réalités et fabriquants. J’en ai pas oublié quand même ?

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