Pourquoi les adultes n’écoutent plus de punk

Temps de lecture estimé : 20 minutes

le monde de l’entreprise est un laminoir à individualité

Ce billet est la continuation d’une remarque tirée de mon premier bouquin Les cons.

Ca faisait :

Le petit humain s’habitue très tôt à l’idée que l’aboutissement de tout ce que les grands lui font faire est de trouver un emploi.

Hier j’ai conduit Bigboss à la gare pour qu’il rentre en France dormir avec sa famille. Dans la voiture j’étais droit comme un piquet. Je riais poliment à ses commentaires sur la circulation et en faisais même quelques-uns. Une fois qu’il est sorti, j’ai commencé à chanter : [censuré. Voir bouquin pour savoir ce qu je chantais] à tue tête dans la caisse. Et c’est comme ça que je me suis rendu compte que le monde de l’entreprise est un laminoir à individualité.

Si j’avais été déposé un ami à la gare, ou même un mec de mon amphi que je connais pas trop, je me serais pas gêné pour lui chanter [censuré] dans la gueule. Mais dans une entreprise, on s’attend à ce que tout le monde réponde à des critères comportementaux très étroits. Les gens en sortent constipés de pression interne et combien d’employés de bureau se sont [censuré] dessus en voyant la dernière entrevue de Tyler Durden (Fight club) ou Lester Burnham (American beauty) avec leur boss respectif. […]

Bon je vous apprends rien. Mais vous êtes vous posé la question : « pourquoi » ? Par ce que sinon, ça sert à rien de râler…

Pourquoi ?

Une entreprise choisit ses membres en fonction de leur CV, pas de leurs affinités. De plus, l’âge moyen en entreprise doit tourner autour de 40 ans, âge auquel il est très difficile de changer. Du coup, on se retrouve avec un groupe de bougres et bougresses, d’une part incapables de la moindre adaptation et d’autre part qui, a priori, ne devraient pas bien s’entendre. Un bon moyen de les mettre au boulot c’est de leur compresser leur individualité, à la presse 10 tonnes, pour qu’ils se comportent entre eux comme des machines. Et Dieu sait qu’une machine, ça travaille.

Uniformité au travail

Copier – coller – coller – coller – coller – coller

Elle est courte, la fenêtre d’individualité.

J’étais jeune et insouciant, je n’avais pas poussé l’idée dans ses retranchements. Quelles conséquences pour la société ? Est-ce que ça déborde hors de l’entreprise ? Au delà des conséquence directes et évidente d’augmentation du stress qui se répercutent inévitablement sur la vie familiale et/ou sociale.

Très tôt dans la vie, on commence à entendre parler du monde du travail. Non pas comme sujet de seconde main, en entendant un parent se plaindre ou se féliciter d’un évènement au travail, mais qui s’adresse à nous directement : Qu’est ce que tu veux faire quand tu seras grand-e ? Si tu veux trouver un bon travail, il faut… etc. Passons sans commenter, mais non sans grincer des dents, sur le fait que les petits garçons y sont certainement plus exposé que les petites filles (pour qui le sujet sera plutôt de savoir avec quel genre de mec elle voudrait se marier). Le petit humain se fait très tôt une idée que l’aboutissement de tout ce que les grands lui font faire est de trouver un emploi. Il reçoit également suffisamment d’indices pour déduire que, au travail, on ne fait pas ce qu’on veut.

C’est chargé de ce bagage qu’il se pointe à son premier entretien d’embauche. Entre-temps, il a généralement passé la puberté, probablement été étudiant. Il est passé des comptines au rap, ou au punk, ou au metal, ou au reggae… Il choisit ses fringues lui même, il va faire ses courses en skate, il a peut-être un ou plusieurs tatouages, piercing, il porte peut-être une coupe de cheveux qui ferait froncer les sourcils à Christine Boutin, ou pire. Il a probablement fait les pires conneries après s’être fait foutre à la porte du bar à 2h du mat. Une fois sortit du carcan familial, il est bien rare qu’on ne se retrouve pas à développer une individualité d’une manière ou d’une autre.

Mais, quelques années plus tard, devant le recruteur, la coupe de cheveux est conventionnelle, les boucles sont restées sur le lavabo, les tatouages sont couverts, on parle sans expression susceptible de signaler un style particulier. On est habillé comme le candidat précédent et comme celui d’après. On sait très bien que, dans le monde du travail, l’individualité est déplacée. Que si on veut décrocher la place, il faut paraitre aussi conventionnel que possible. J’ai sciemment évité de dire normal. Peu de gens sont vraiment conventionnel au fond d’eux-même. Conventionnel n’est pas normal.

Il y a de la préparation à celà. Il faut aller chez le coiffeur pour couper-recolorer les cheveux, il faut acheter des costumes ou tailleurs. Quel étudiant possède ça ? Il faut entrer dans l’age adulte, comme dirait un adulte.

Tout ça pour quoi ?

L’adulte se rend-il compte que entrer dans l’age adulte = incinérer son individualité ? Car, bien sûr, peu d’humain ont la jamesbonderie de se présenter formaté-travail tous les matins et de redevenir le Mr Hyde qu’ils n’ont jamais cessé d’être le soir. On devient rapidement celui qu’on s’efforce de paraitre. Au prix peut-être d’une crise personnelle grave autour de la 40aine ? Peut-être au bénéfice des fabricants d’antidépresseurs… que sais-je. Ça ne peut être très bon pour la santé mentale toute cette mascarade. Mais quel autre choix ? C’est ça où le chômage. Tout ça pourquoi ?

Petit rappel : L’entreprise nécessite la compression de la personnalité parce que les employés sont recrutés en fonction de leur CV, qui ne dit rien de leur personnalité, et d’un entretien d’embauche, qui est probablement le moment de la vie d’une personne où sa personnalité est la plus imperceptible.

Ca me semble un peu exagéré tout de même. Juste parce que les entreprises ne veulent pas perdre de temps à s’assurer qu’une équipe de travail est composé d’employés à la personnalité compatible, on condamne l’entièreté de la société à enterrer sa… vie de jeune. Merde, votre vie de jeune est la seule qui ait vraiment été la votre…

J’ai bien fait exprès de dire l’entièreté de la société, alors qu’on pourrait s’attendre à ce que seuls les employés soient concernés. Quid des freelance, artisans, entrepreneurs ? Well, ils ne sont probablement pas parti dans la vie avec leur destin tout tracé. Quand ils étaient petits, ils se sont gratté la tête quand on leur a demandé : « Qu’est ce que tu veux faire quand tu seras grand ». Ils se sont, comme tout le monde, préparé au monde du travail. Et, tout en étant plus susceptibles de conserver leur individualité, l’ont probablement enterré en même temps que les autres.

Briser le cercle vicieux

Peut-on imaginer une société où le monde du travail se soucierait de la personnalité d’un candidat tout autant que de ses diplômes et expériences professionnelles ? Ah mais tout à fait ! Beaucoup d’entreprises en sont déjà là. Chez ces pionniers, les entretiens d’embauche ont pour but de décoincer le candidat (qui se pointe immanquablement en uniforme du candidat modèle) afin de faire ressortir sa personnalité. Mais tant que ces acteurs resteront l’exception plutôt que la règle, la société continuera à préparer ses membres à sacrifier leur individualité sur l’autel de l’uniformité-au-travail. En fait, elle continuera probablement à le faire quand on y sera, avec l’inertie qui la caractérise si bien. Mais d’ici une génération, on pourrait y être.

Vous savez ce qui accélérerait le procédé ? Un algorithme d’assortissement sur les site d’emploi. Oui, comme sur les site « de rencontre ». Polemploi, LinkedIn, Viadeo… S’ils essayaient de mettre en couple des employés et entreprises compatibles, par l’intermédiaire de la comparaison de réponses à des questions liées au travail, ce serait un grand pas vers une société où les adultes écoutent du punk.

  2 Replies to “Pourquoi les adultes n’écoutent plus de punk”

  1. daniel
    1 novembre 2013 at 16:31

    manque un s à membre avant dernier para. signé un vieux en tandem…

Laisser un commentaire

Advertisment ad adsense adlogger